Le mouvement des plumes

QUILLS (eng) : plume, piquant ou … porc épique. Mise en scène de Robert Lepage et de Jean-Pierre Cloutier, Lepage revêtant aussi l’habit du Marquis, Quills décrit la disparition du Marquis de Sade, et l’impact de son art.
C’est dans les années 1990 que l’écrivain Doug Wright va imaginer Quills, la fin d’une longue vie de détention du Marquis (27 ans sur 74). L’auteur écrit en anglais, une transcription étonnante d’un auteur incontournable de la littérature française, s’inspirant des écrits du Marquis pour être au plus près de sa plume.
Lepage et Cloutier mettent en scène un Marquis à la fois prisonnier et maître d’un asile d’aliénés, devant se confronter aux différentes autorités de l’hôpital agacées de sa présence. Il est pris en charge par un jeune Abbé, déterminé à le remettre sur le droit chemin, et encadré par le directeur de l’asile, tiraillé entre questions politiques et des inconstances personnelles. Malgré eux, l’écriture de Sade semble inépuisable, l’artiste contournant brillamment toute forme de censure ou d’intimidation.
La scénographie
L’articulation de Quills repose sur une machinerie rotative, les scènes reposant sur un habile jeu de miroirs, de glaces transparentes ou de néons permettant un élargissement illusoire de l’espace. Les personnages évoluent dans des costumes classiques et dans un environnement moderne, un décalage appréciable qui apparaît également avec le texte classique. Les scènes sont coupées quasiment comme des plans de cinéma, les décors permettant un enchaînement fluide des différents tableaux, révélant un réel travail d’esthétisme et de souci du détail.
La pièce ne relate ni événements réels, ni histoires écrites de la main de Sade. Jean-Pierre Cloutier, qui a traduit le texte de l’anglais vers le français, a effectué un véritable travail de conservation de style et de registre, bluffant le public sur l’originalité de la pièce. Incroyable de penser qu’une pièce sur Sade ne reprend en vérité aucun de ses mots !
Vertu et indigestion
La question de la place de l’artiste est le fil conducteur de Quills. Doug Wright l’imagina dans une période où, le conservatisme américain se heurtait à l’expression artistique libre, usant de l’exercice du pouvoir pour museler les artistes. Dans Quills, les écrits jugés infâmes du Marquis et les vertus supposées des hommes qui l’entourent s’entrechoquent violemment. Comme atteint par la folie de Sade et par la frustration de ne pas pouvoir le faire taire, l’Abbé va s’adonner à une répression de plus en plus barbare, de sorte que l’on oublie qui au départ se devait d’être fou, et qui se devait d’être vertueux.
Je me suis retrouvée pendue aux lèvres de Lepage contant des histoires perverses, seul face au public une plume entre les mains, comme transportée par le timbre grave de sa voix résonnante. Le Marquis ne peut s’empêcher d’écrire, Lepage interprète ces écrits, et un spectateur, comme moi, écoute le souffle court. C’est peut-être une chose qui peut être reprochée à cette pièce : le caractère interminable des tirades, le poids lourd du texte, l’éloignement de l’aspect théâtral vers l’omniprésence des mots. Mais c’est exactement ce que j’ai adoré, étant tiraillée entre la beauté de la langue et l’aspect morbide de son sens.
Et quand le rideau tombe…
La pièce, comme le texte de Wright, ajoute une nuance intéressante aux réflexions sur la place de l’artiste en approfondissant la question de la morale et de l’immoral, les perversités du Marquis mettant fatalement en lumière celles de ceux qui l’entourent. Deux heures de mises en abîme et de réflexions, parfois trop longues ou trop courtes…
Crédits photos :
J Duclos
Lien Youtube : Quills Bande Annonce Officielle
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